Une rame de métro traverse Paris, quelqu’un lève les yeux de son écran au moment précis où la lumière d’hiver découpe un immeuble en or pâle. Rien n’a changé dans la rue, et pourtant le décor devient soudain insolite, presque irréel. Cet instant fragile, où le réel semble avoir oublié ses habits de travail pour enfiler ceux de la fantaisie, porte un nom : l’émerveillement.
En bref :
- L’émerveillement ne consiste pas à fuir le quotidien, mais à réapprendre à l’observer avec attention.
- Les récits de fantasy, de science-fiction et les jeux vidéo entraînent le regard à accueillir la merveille sans exiger qu’elle soit spectaculaire.
- La nature, l’art, les librairies et les pratiques créatives offrent des occasions concrètes de redécouverte.
- La sensibilisation au vivant gagne en force lorsqu’elle passe par l’admiration plutôt que par la culpabilité.
- Quelques rituels simples peuvent préserver cette disponibilité au monde, même dans une semaine à l’agenda hostile.
Retrouver le goût de l’émerveillement dans un monde saturé
Le problème moderne n’est pas l’absence de beauté : c’est l’excès de sollicitations. Une notification surgit avant que la vapeur d’un café ait eu le temps de dessiner ses nuages, une vidéo succède à une autre avec le rythme d’une cavalerie à la Abercrombie, et l’attention s’émiette. À force de voir beaucoup, il devient difficile de regarder vraiment.
Retrouver la magie du monde suppose donc moins de chercher une expérience exceptionnelle que d’accepter une lenteur active. Un arbre en fleurs dans une cour d’école, une façade mangée de lierre, le bruit d’un corbeau sur un toit : ces choses ne demandent pas de billet, de filtre ou d’autorisation. Elles demandent une disponibilité, cette qualité presque rebelle qui consiste à laisser une image nous arrêter.
La littérature de l’imaginaire sait parfaitement fabriquer ce déclic. Dans Le Hobbit, Tolkien commence par une porte ronde dans une colline et le confort un peu trop rangé de Bilbo. Ce n’est pas encore l’éruption d’un dragon ni une grande bataille : c’est une porte, un garde-manger, des visiteurs qui encombrent une maison. La merveille naît justement de l’écart entre le familier et le décalage qui le fait basculer.
Ce mécanisme éclaire une pratique utile : choisir chaque jour un détail ordinaire et le décrire mentalement comme s’il appartenait à un roman. Le reflet violet d’une flaque devient une faille vers une cité noyée ; le craquement d’un vieux radiateur, la respiration d’un golem mal réveillé. Il ne s’agit pas de nier le réel, mais de lui restituer son potentiel narratif.
Cette redécouverte a aussi une dimension sociale. Dans les transports, au parc, dans une file d’attente, l’émerveillement partagé crée une conversation moins mécanique que les commentaires météorologiques. Signaler un faucon au-dessus d’un boulevard ou une fresque nouvelle au coin d’une rue, c’est offrir à quelqu’un une sortie de route minuscule. Une bonne histoire fonctionne ainsi : elle ne remplace pas le monde, elle le rend à nouveau étrange.
La science-fiction française rappelle que le regard neuf n’est pas réservé aux royaumes à épées. Les œuvres réunies dans cette sélection de chefs-d’œuvre de science-fiction française montrent combien l’étrangeté peut servir de loupe : elle décale notre rapport aux villes, aux machines et aux habitudes. Le merveilleux ne se cache pas seulement dans une forêt elfique ; il attend aussi dans une gare, un laboratoire ou la lumière orange d’un périphérique.
Il faut se méfier, en revanche, d’une injonction au bonheur permanent. S’émerveiller n’oblige pas à nier la fatigue, le chagrin ou les difficultés matérielles. C’est une compétence de perception, pas un sort de guérison instantanée. Même dans les univers les plus sombres, une braise reste une braise : elle n’efface pas la nuit, mais elle aide à y distinguer un chemin.
La première porte vers l’émerveillement est donc l’attention : sans elle, même un dragon passant entre deux immeubles finirait par ressembler à une publicité de plus.

La fantasy comme école de l’admiration et de l’évasion
La fantasy a parfois été réduite à un simple refuge, comme si l’évasion équivalait forcément à une fuite. C’est oublier ce qu’un bon récit fait au lecteur : il aiguise ses sens. Après avoir traversé les rues d’Ankh-Morpork avec Terry Pratchett, il devient plus difficile de passer devant un marché, un pont ou un agent administratif sans imaginer la créature absurde qui pourrait y travailler avec une conviction bureaucratique totale.
Dans Le Château ambulant de Diana Wynne Jones, l’ordinaire se dérègle sans grand fracas. Une boutique de chapeaux, une jeune femme sous-estimée, une porte : il suffit de peu pour que l’espace domestique se mette à posséder des lois propres. La leçon est précieuse : l’émerveillement n’exige pas toujours un panorama titanesque. Il surgit souvent d’un objet déplacé, d’une règle qui glisse, d’une porte qui refuse de mener là où elle devrait.
Cette mécanique nourrit l’admiration parce qu’elle réhabilite la curiosité. Un lecteur habitué à repérer les indices d’un monde fictif apprend à se demander pourquoi une gargouille porte une expression si sévère, quelle histoire dort derrière une maison murée, ou ce que révèle la collection de figurines sur le bureau d’un collègue. La fantaisie, au sens large, donne au quotidien le droit de ne pas être immédiatement expliqué.
Lire lentement pour voir davantage
La vitesse de lecture a ses plaisirs, surtout lorsqu’un chapitre se termine sur un crochet digne d’une campagne de Dungeons & Dragons. Mais certains livres demandent que l’on ralentisse afin que leur sortilège opère. Dans Piranesi de Susanna Clarke, les statues, les marées et les salles innombrables ne constituent pas seulement un décor : ils imposent une attention presque cérémonielle aux détails. Le roman ne fonctionne pas comme une carte qu’il faudrait remplir, mais comme un palais dont chaque écho modifie la perception.
Un rituel simple aide à prolonger cet effet : refermer un livre après quelques pages marquantes, sans se précipiter vers la suite, puis noter une image restée en tête. Pas une analyse scolaire, pas un verdict définitif, seulement une phrase : « une maison avec une porte qui ouvre sur le vent », « une ville qui sent le métal après la pluie ». Cette réserve d’images devient une petite ménagerie intérieure, beaucoup plus durable qu’un défilement d’illustrations vues trop vite.
Les actualités éditoriales peuvent également ranimer ce désir de lecture, à condition de ne pas transformer chaque sortie en obligation. Suivre les nouveautés de l’imaginaire chez Actusf permet de repérer une voix, un thème ou une couverture qui déclenche une vraie curiosité. Une pile à lire n’est pas une quête principale à terminer ; c’est un coffre dont on choisit la clé selon l’humeur du jour.
La culture de l’imaginaire offre surtout le droit d’être sérieux au sujet de choses merveilleuses. Aimer les dragons, les cités flottantes ou les cartes dessinées à la main n’est pas refuser le réel. C’est reconnaître que le réel a besoin d’images ambitieuses pour ne pas rétrécir à la taille d’un écran de verrouillage.
Une œuvre réussie ne fournit pas une sortie du monde : elle rend le retour au monde plus poreux, plus vif et plus habitable.
Éveiller ses sens au quotidien pour cultiver la magie de l’instant
La magie quotidienne ne se décrète pas à coups de bougies parfumées et de citations calligraphiées. Elle commence par les sens, ces vieux éclaireurs que la routine laisse souvent désarmés. Voir, écouter, toucher, sentir et goûter réinstallent le corps dans le présent avec une efficacité que les grandes déclarations ne possèdent pas.
Le matin, une promenade de dix minutes sans écouteurs peut devenir un exercice d’observation. Il ne s’agit pas de faire semblant d’être dans une forêt de Lórien au milieu d’un quartier commerçant, même si quelques ficus héroïques y mettent du cœur. Il s’agit de repérer trois choses : une couleur dominante, un son récurrent et une trace du vivant.
Cette trace peut être un pigeon, une mousse entre deux dalles, une araignée dans l’angle d’une vitrine, ou l’odeur étonnamment verte d’une pluie récente. La sensibilisation à la nature commence souvent là, dans cette reconnaissance concrète. Le vivant ne devient pas important parce qu’un slogan le proclame : il devient important lorsqu’il cesse d’être le décor flou de nos propres urgences.
| Moment ordinaire | Geste d’attention | Effet sur le regard |
|---|---|---|
| Trajet du matin | Observer une couleur, un son et un détail vivant | Transformer le déplacement automatique en exploration |
| Pause déjeuner | Manger les premières bouchées sans écran | Retrouver les textures et les odeurs |
| Retour du soir | Photographier une lumière ou une architecture insolite | Constituer un atlas personnel de merveilles |
| Avant de dormir | Noter une image étonnante aperçue dans la journée | Fixer une mémoire sensible plutôt qu’une liste de tâches |
Le goût est un excellent terrain d’entraînement, trop souvent réduit à une fonction expédiée. Préparer un thé fumé, couper une orange sanguine ou goûter un pain encore chaud rappelle que les choses possèdent une géographie. Dans Le Seigneur des anneaux, les repas des Hobbits ne sont jamais un simple remplissage : ils disent une civilisation qui connaît la valeur d’une table, d’une herbe, d’une saison. Sans copier leurs horaires, qui ruineraient toute tentative de productivité, il est possible d’adopter leur respect du petit plaisir bien fait.
La photographie aide aussi, à condition de ne pas convertir chaque instant en contenu. Prendre une image d’une ombre, d’un escalier ou d’un nuage ne vise pas forcément à la publier. L’acte de cadrer apprend à isoler une merveille dans la profusion visuelle. Un balcon fleuri devient un jardin suspendu ; une usine abandonnée, la ruine d’une civilisation mécanique dont il faudrait encore inventer l’histoire.
Ce travail sensoriel rejoint les artistes de l’imaginaire. Une analyse consacrée à l’art enchanteur de la fantasy rappelle que l’illustration ne sert pas seulement à montrer des créatures : elle construit une atmosphère, une température, une émotion. Regarder une image avec lenteur apprend à demander : d’où vient la lumière, que raconte la matière, quel son pourrait habiter ce paysage ?
Quand les sens reprennent leur place, le quotidien cesse d’être un couloir : il redevient un territoire avec ses climats, ses signes et ses passages secrets.
Partager la redécouverte du monde sans la transformer en performance
L’émerveillement gagne en densité lorsqu’il circule. Un enfant qui montre une limace sur un trottoir ne cherche ni une validation esthétique ni un algorithme favorable : il partage une découverte entière. Les adultes ont parfois désappris cette franchise, par peur de paraître naïfs. Pourtant, signaler une chose belle ou étrange à quelqu’un relève d’une générosité très concrète.
La famille, les amis et les communautés de fans fournissent des cadres précieux pour cette pratique. Une séance de jeu de rôle autour d’une table n’est pas uniquement un moment de divertissement : elle fabrique une attention collective. Lorsqu’un groupe décrit la torche qui s’éteint dans une crypte ou les pétales phosphorescents d’un jardin interdit, chaque personne enrichit l’image mentale des autres.
Dans Baldur’s Gate 3, l’un des plaisirs les plus durables vient moins de la seule quête principale que des détours : un dialogue inattendu, une ruelle, un objet dont l’usage change selon la situation. Le jeu enseigne une leçon très saine au regard quotidien : l’itinéraire le plus direct n’est pas toujours le plus fécond. Prendre une rue différente, visiter une exposition locale ou entrer dans une librairie sans achat programmé ouvre des branches narratives que l’habitude ne prévoyait pas.
Les lieux culturels comme portails modestes
Une librairie, une médiathèque, une convention ou une salle de cinéma peuvent devenir des lieux de réenchantement, dès lors qu’ils ne sont pas consommés à la chaîne. Aux Imaginales, aux Utopiales ou aux Octogônes, la joie ne tient pas seulement aux auteurs invités et aux annonces : elle se niche dans une conversation de file d’attente, dans un cosplay bricolé avec talent, dans la découverte d’un illustrateur dont le nom ne figurait pas sur le programme.
Les rencontres créatives permettent aussi de comprendre que la magie est fabriquée. Un écrivain travaille son rythme, une illustratrice choisit une palette, un maître de jeu prépare une ambiance ; cette construction n’enlève rien à l’émotion, elle la rend plus admirable. Les réflexions autour de l’univers créatif de Lionel Davoust éclairent cette attention au geste de création : le merveilleux naît d’une vision, mais aussi d’un patient travail de cohérence et de précision.
Pour éviter que le partage ne se transforme en concours de moments parfaits, il faut privilégier la question au jugement. « Qu’est-ce qui t’a frappé ? » ouvre davantage de portes que « Est-ce que c’était bien ? ». Une réponse peut évoquer une odeur de papier, un personnage secondaire, une lumière de scène, un paysage aperçu depuis un train : autant de détails qui échappent aux notes et aux classements.
Une sortie à deux gagne à être conçue comme une quête d’observation. Le principe est simple : chacun repère, pendant une heure, une chose minuscule qui mérite d’être racontée. Une plaque ancienne, un chat sur un rebord de fenêtre, l’écho d’un musicien sous un pont. Au retour, les trouvailles forment un récit commun, beaucoup plus vivant qu’une preuve photographique obligatoire.
Partagé sans mise en scène excessive, l’émerveillement devient une langue commune : il apprend à plusieurs regards à habiter le même paysage.
Faire de l’émerveillement une pratique durable entre nature, art et imagination
Les moments de grâce sont faciles à aimer ; les préserver demande un peu plus de méthode. Il ne s’agit pas de planifier l’émotion comme un rendez-vous professionnel, ce qui serait une manière très efficace de transformer une fée en tableur. Il s’agit plutôt de créer des conditions favorables : du silence, du temps non rempli, des occasions de sortir des trajets programmés.
Un carnet d’émerveillement peut remplir ce rôle. Il n’a pas besoin d’être beau, relié cuir ou gardé par un griffon miniature. Quelques lignes suffisent pour consigner un détail aperçu, une phrase lue, une texture, une idée née au hasard. Cette pratique donne une place aux choses qui auraient normalement disparu avant le soir.
L’intérêt est moins de collectionner des souvenirs que de former une mémoire de l’attention. Après plusieurs semaines, le carnet révèle des motifs : peut-être que les lumières de fin d’après-midi touchent davantage que les grands paysages ; peut-être que les oiseaux, les vitrines anciennes ou les cartes imaginaires déclenchent l’admiration. Connaître ses propres seuils de sensibilité permet ensuite de les cultiver sans artifices.
La nature reste un allié majeur, y compris lorsque l’horizon se limite à un square. Observer les saisons sur le même arbre est une expérience plus profonde qu’elle n’en a l’air. Le bourgeon, la feuille, la branche nue et le retour du bourgeon racontent un cycle réel, sans discours appuyé. Cette fidélité au vivant nourrit une sensibilisation solide : protéger ce que l’on connaît devient plus naturel que défendre une abstraction lointaine.
Dans Princesse Mononoké de Hayao Miyazaki, la forêt n’est ni un joli fond d’écran ni un sanctuaire figé. Elle est puissante, inquiétante, habitée par des volontés qui dépassent les humains. Sans révéler davantage que ce que l’œuvre annonce d’emblée, le film rappelle une idée essentielle : la nature mérite l’admiration précisément parce qu’elle n’est pas là pour notre confort. Sa beauté n’est pas docile, et c’est ce qui la rend si précieuse.
L’art prolonge cette disposition. Visiter une exposition, écouter une bande originale de jeu vidéo, contempler une couverture de roman ou relire un poème ne demande pas toujours une expertise savante. La bonne question n’est pas « ai-je compris ? », mais « qu’est-ce que cette œuvre modifie dans ma façon de voir ? ». Une image réussie laisse parfois dans l’esprit une couleur qui change toute une journée.
Il reste enfin à défendre le droit à l’ennui. Entre deux activités, ne rien remplir immédiatement crée l’espace où une pensée étrange peut apparaître. C’est dans ces interstices que surgissent les associations improbables, les envies de dessiner, de lire, de marcher, ou de regarder le ciel assez longtemps pour y inventer un royaume. La fantaisie ne prospère pas dans le vide stérile : elle pousse dans les friches de l’attention.
Cultiver l’émerveillement ne demande pas une vie spectaculaire : il suffit de ménager assez de place pour que le monde puisse, de temps en temps, recommencer à surprendre.
Comment retrouver l’émerveillement quand la routine prend toute la place ?
Commencer par un geste très limité : marcher dix minutes sans écran, observer une couleur inhabituelle, ou noter chaque soir un détail marquant. La régularité compte davantage que l’intensité de l’expérience.
La fantasy aide-t-elle vraiment à mieux apprécier le réel ?
Oui, lorsqu’elle est lue ou regardée avec attention. Les récits d’imaginaire entraînent à remarquer les seuils, les objets, les paysages et les règles cachées ; ce réflexe peut ensuite enrichir le regard porté sur la vie quotidienne.
Faut-il vivre près de la nature pour cultiver cette sensibilité ?
Non. Un balcon, un arbre de rue, les oiseaux d’un quartier ou la météo offrent déjà des points d’observation. L’enjeu est de suivre le vivant et ses transformations plutôt que de chercher un paysage spectaculaire.
Comment partager l’émerveillement sans tomber dans la mise en scène sur les réseaux ?
Privilégier les échanges directs, les promenades à thème, un carnet commun ou une recommandation culturelle précise. Une découverte gagne souvent à être racontée à une personne attentive plutôt qu’exposée comme une performance.